LE MONDE DOMESTIQUE : LES OBJETS ET LA MEMOIRE

 

La maison, la vie domestique, les savoirs-vivre

Le monde domestique représente l’unité et les relations profondes entre les humains et le milieu matériel qui les entoure immédiatement en créant les conditions d’existence et l’intimité nécessaires pour la vie  des individus. Dans son oeuvre La poétique de l’espace Gaston Bachelard a mis en évidence les rapports dynamiques entre l’homme et le foyer de naissance, et le rôle important qu’ils jouent dans le processus de construction d’une personnalité. La démarche phénoménologique suivie par l’auteur, démontre que la maison possède le pouvoir d’intégrer les pensées, les souvenirs, les rêves des gens par l’intermédiaire des images qui  se croisent dans les champs de la conscience et de l’inconscient ainsi que par la manière réaliste ou artistique de considérer la réalité. Ce point de vue met en relief les motifs psychologiques, les effets de l’imagination, les expériences spirituelles, les contributions personnelles pour créer des modèles d’organisation, d’aménagement et d’esthétisation de l’espace habité. La topoanalyse découvre que ces images et représentations sont en liaison avec  la manière dont les gens donnent un sens d’un lieu  depuis un certain point de vue. Il s’agit d’interprétations qui sont reliées aux diverses sensations humaines comme celles de sentiments de sécurité et stabilité, de sens de confort, de l’envie des rêves et des secrets. Ces types de sentiments  reposent au fond de la fonction d’habiter. 

L’habitation du logement ne signifie pas seulement la résidence dans un lieu mais aussi les soucis quotidiens pour les objets qui construisent l’intérieur. Dans cette perspective le ménage domestique  est une activité qui est chargée d’un sens plus complexe qu’une simple procédure de mise en ordre des choses.

 

Les objets ainsi choyés naissent vraiment  d’une lumière intime ; … Ils propagent une nouvelle réalité d’être. Ils prennent non seulement leur place dans un ordre, mais une communion d’ordre. D’un objet à l’autre, dans la chambre, les soins ménagers tissent des liens qui unissent un très ancien passé au jour nouveau (Bachelard, 1958, p. 74).

 

Les activités ménagères créent des relations profondes entre des hommes et des objets en maintenant une ambiance intime. Et puis, les objets divers aident à entretenir les souvenirs et les sentiments des leurs propriétaires, ils font construire les liens qui relient le passé et le présent.

En s’efforçant d’éclaircir l’essentiel de la notion de la famille, P. Bourdieu a insisté sur la liaison étroite entre la famille et la maison. Plus précisément, il trouve que la définition dominante et légitime de la famille repose sur une constellation de mots maison, maisonnée, qui construit la réalité sociale. Selon cette définition la famille est un ensemble d’individus apparentés  qui cohabitent en partageant un même toit. Les gens la considèrent comme un univers social et cette représentation passe par la symbolisation des qualités physiques et matérielles de l’édifice. La maison est envisagée comme un lieu stable et solide, bien fermé et séparé de l’extérieur par la barrière symbolique du seuil qui assure et sauvegarde l’intimité en marquant le domaine privé. La famille s’associe de façon durable à la maison parce qu’elle se transmet indéfiniment d’une génération à l’autre.

D’une telle façon la maison fonctionne comme un des milieux de la reproduction sociale.

 

Pour comprendre comment la famille, de fiction nominale devient groupe réel dont les membres sont unis par d’intenses liens actifs, il faut prendre en compte tout le travail symbolique et pratique qui tend à transformer l’obligation d’aimer en disposition aimante et à doter chacun des membres de la famille d’un « esprit de famille » générateur de dévouements, de générosités, de solidarités (ce sont aussi les innombrables échanges ordinaires et continus de l’existence quotidienne, échanges de dons, de services, d’aides, de visites, d’attentions, de gentillesses etc.)… (Bourdieu, 1994, p. 140).

 

Cela veut dire que la maison possède une vocation symbolique à assurer la transmission de sentiments d’appartenance à la famille et du patrimoine entre les générations. Les actions domestiques servent à intérioriser l’ordre social, les attitudes et le comportement. C’est la condition essentielle qui garantit la vitalité et la continuité de la famille. 

Un autre aspect de recherches sociologiques envisage la maison dans le champ de l’ordre sociologique ainsi que la nécessité de la fonctionnalité. C’est  Baudrillard qui tente d’expliquer la nature du système des objets. Organiser l’espace, reconstruire l’ambiance en utilisant les couleurs, les matériaux, les formes, construire un intérieur par l’aménagement des objets et des choses : dans l’essence de toutes ces actions résulte la fonctionnalité. Or, pour Baudrillard, la fonctionnalité de l’objet n’est pas l’équivalent d’une utilité primaire mais elle signale l’appartenance à un certain ordre, à un certain système qui lui permet de s’associer dans une intégrité existante. Cela veut dire qu’elle possède un double sens puisque le monde des objets tisse ses propres liens avec la réalité et que, d’autre part, il relie avec des gens quand ils leur permettent de satisfaire leurs besoins. Lorsque les objets surpassent leur fonctionnalité  utilitaire, ils trouvent leur place dans le système de fonctionnalité secondaire où ils deviennent « élément de jeux, de combinaison, de calcul dans un système universel de signes » (Baudrillard, 1968, p. 89). Le choix des objets et leurs utilisations marquent  le statut social de l’individu, découvrent son mode de pensée ainsi que les outils de reproduction de différences sociales.

D’ailleurs,  les enquêtes  aident à mettre en relief les idées qui animent les gens quand ils créent leur univers domestique et permettent d’analyser les usages sociaux des phénomènes culturels. Pour cette raison on constate l’augmentation de l’intérêt ethno-anthropologique pour l’espace domestique quotidien avec les descriptions détaillées de décor et l’analyse du rangement dans le but de comprendre l’appropriation et la construction de l’environnement à travers et par des objets (Segalin, Bromberger, 1996, p.5-16 ; Chevalier, 1996, p. 115-128 ; Filliod, 1996, p. 125-147).

La connaissance de l’objet, les connaissances par l’objet

 

L’étymologie de mot « objet » insiste sur son opposition à sujet, l’objet, c’est « ce qui est jeté devant », c’est-à-dire quelque chose de solide ayant unité et indépendance et répondant à une certaine destination (Petit Robert, 1987, p. 1292). Les études linguistiques et philosophiques sur le mot latin constatent que les gens ne séparent pas l’objet du social ou de l’humain.

 

Nous le tenons pour ce qui extériorise tant la personnalité de son détenteur, qui l’a sûrement marqué, que celle de son créateur, qui l’a conçu, voir exécuté (Dagognet, 1993, p. 20).

 

L’étymologie de terme « objet » en lange bulgare (Dictionnaire étymologique, 1971) découvre ses traits les plus importants : il est matériel, indépendant, existe réellement et durablement et permet d’être abordé par les sens humains. Il possède le caractère dialectique qui exprime la mutualité de deux essences, naturelle et technologique. La signification du mot en deux langues confirme qu’il n’existe pas d’objet sans projet, c’est-à-dire que tout objet

 

jusqu’au plus modeste, fonctionnel et quotidien, est un objet de culture : produit par une culture qui, dans tous les sens du terme, l’in-forme et que lui-même contribue à constituer. … Artefact, l’objet le plus banal implique toute une conception de l’homme et du monde (Greff, J.-P., 1996, p. 12).

 

Les objets représentent le mode par lequel l’homme envisage le monde et ses relations avec lui.

Tous les objets possèdent deux côtés importants : ils trouvent leur origine dans la nature par leur matérialité et, en même temps, ils appartiennent à la culture par leurs usages et leurs fonctions. Les rapports de l’homme à la nature passent par les connaissances de l’environnement, des méthodes et des techniques de son acquisition et de sa transformation. Nous ne pouvons pas penser séparément la nature et la culture parce que les interactions humaines avec l’environnement naturel et physique se définissent par la façon dont les gens traitent les problèmes qu’il soulève et par son incorporation dans le milieu culturel. Les êtres humains peuvent

 

interroger et modifier ces rapports au monde. L’homme développe une relation de type herméneutique avec son environnement. Il interprète constamment la réalité qui l’entoure pour s’y adapter et pour la transformer (Cerclet, D., 1998, p. 12).

 

Cette complexité de l’objet et de ces rapports avec des gens lui donnent la capacité de servir d’instrument pour étudier les conceptions de l’homme sur le monde et sur soi-même. 

L’approche fonctionnelle représente la première étape pour comprendre le caractère de l’objet. En examinant des problèmes différents dans le domaine de l’art populaire, y compris de costume traditionnel en Slovaquie, P. Bogatyrev fut l’un des premiers chercheurs qui a montré l’ensemble de fonctions diverses des objets dans le champ socioculturel : utilitaire, esthétique, magique, rituelle, marqueur d’identification statutaire ou d’appartenance locale et nationale, et il a attiré l’attention sur leur caractère dynamique (Bogatyrev, 1971). Il a développé l’idée que toutes les fonctions possibles établissent une structure étroitement unie où émergeaient les deux aspects généraux – pragmatique et communicatif – qui étaient la manifestation de deux essences de l’objet – sa matérialité et son rôle de signe.

Ch. Bromberger a approfondi cette conception en proposant trois voies pour analyser un objet :  d’abord, démontrer le réseau de correspondances entre la matière, la forme et les fonctions qui lui sont attribuées culturellement ; en second  lieu, mettre en évidence les indications que livre cet objet sur le statut de son détenteur ;  enfin, interpréter les significations symboliques dont il est investi (Bromberger, 1979). La liaison stable et  flexible entre les idées, les valeurs, les signes et la forme matérielle qui les revêt repose au fond sur le rapport entre l’objet et le social.

Thierry Bonnot propose un point de vue intéressant qui invite à parler de la biographie des choses banales : 

 

… le même objet  peut être considéré soit comme un produit industriel, témoignant de la vitalité économique d’un village, soit comme la trace matérielle de l’histoire d’une activité disparue… Au-delà du fait que la position de ces objets dans l’espace social – cour d’usine, vitrine, cave ou grenier – participe à la construction de leur statut et le révèle en modifiant le regard posé sur eux, comment appréhender ce phénomène par lequel ne sera jamais seulement un produit industriel, seulement une poterie de grès, seulement  un élément du patrimoine  de Pouilloux, ni seulement « la vase de la tante Germaine ? » Car l’objet, lui-même sera un peu tout cela, mais jamais tout en même temps… (Bonnot, 2002, p. 4).

 

Ce regard permet de voir que la complexité de l’objet qui est le résultat de sa nature  hétérogène.

D’ailleurs, il s’agit aussi de rapports de l’homme à l’homme par intermédiaire des objets. La société utilisatrice les charge de significations dans le processus de leur production ainsi que de leur consommation. Ayant en vue les objets d’art on ne pourra pas éliminer leur effet sur les perceptions esthétiques et sur la valeur qu’ils prennent dans la société. Ils renferment les connaissances et les expériences attachées aux émotions, aux intuitions, aux choses vécues. Voilà pourquoi ils produisent une grande influence psychologique sur les êtres humains. C’est-à-dire les objets sont pénétrés de l’existence humaine par ce qu’ils s’inscrivent au fond d’actes de la pensée et de communication.

Comme nous l’a bien montré Jean Baudrillard dans son livre Le système des objets, il existe une grande catégorie d’objets qui se trouvent en dehors du système fonctionnel pour répondre au besoin d’ordre subjectif. Ce sont des objets singuliers, anciens, folkloriques, exotiques, qui possèdent un statut psychologique spécial.

 

Pourtant il (l’objet) n’est pas afonctionnel ni simplement « décoratif », il a une fonction bien spécifique dan le cadre du système : il signifie le temps (Baudrillard, 1968, p. 104).

 

C’est la signification du temps passé qui est la plus importante. Ce n’est pas le temps réel mais les indices culturels et les images du temps retrouvé dans l’objet ancien. Il aide aussi à visualiser les liens diachroniques réels ou imaginaires entre générations d’une même famille en jouant le rôle de mythe d’origine. Alors, l’objet renferme le temps et répond à deux nécessités : la nostalgie des origines et le besoin d’authenticité pour valoriser le présent. En étant qu’emblèmes, ils rappellent les souvenirs et nourrissent la mémoire individuelle, familiale et communautaire. De la même manière les objets hérités subissent des nouvelles interprétations,  prennent  des nouveaux sens et ils deviennent le point d’articulation entre la diachronie et la synchronie. Cela leur permet d’illustrer les conventions sociales et nous aide à comprendre ce qu’est le social et la culture dans leurs rapports au temps et à l’espace.

Construire le monde domestique, se présenter soi-même

 

            Les ouvrages cités ci-dessus mettent en relief le caractère complexe des objets qui font partie de deux registres : le fonctionnel où ils répondent aux nécessités  pratiques, et le symbolique où les choses matérielles donnent à voir la réalité socioculturelle. Une question  importante est la manière dont ils matérialisent les souvenirs, visualisent l’immatériel et reçoivent les nouvelles significations pour devenir le lieu de mémoire.  Pierre Nora note que la mémoire se nourrit d’affections, de sentiments, de souvenirs et s’enracine dans le concret, dans l’espace, le geste, l’image, l’objet (Nora, 1997, p. 25).

La mémoire est un phénomène qui appartient aux êtres vivants. Elle est construite par rapport à leur propre trajet de vie et dans le croisement entre des événements collectifs et des souvenirs individuels. Dans son œuvre remarquable La mémoire collective Morrice Halbwachs a mis en évidence l’importance du cadre social dans le procès de génération des souvenirs individuels (Halbwachs, 1968). La formation d’une personnalité se déploie  toujours dans une certaine communauté qui impose une matrice de perception et d’évaluation des événements passés en fonction de l’échelle axiologique construite culturellement. Les images collectives influent sur la transformation des souvenirs privés parce que les gens intègrent  des épisodes de la vie commune dans leur mémoire personnelle en croissant le passé vécu avec le passé collectif.

Il ne s’agit pas pour nous de suivre le fil de la liaison étroite entre histoire et mémoire au sens strict, mais plutôt d’étudier les rapports sentimentaux et historiques entre les individus et les objets afin de dévoiler certains fonctionnements sociaux plus généraux relevant du domestique. J’approcherai ici la question de savoir comment les objets servent à porter des souvenirs humains en fonction de stratégie contre l’oubli.

Cette question s’inscrit dans un contexte plus large et concerne le rôle que jouent des objets dans le processus de construction et d’individualisation de milieu domestique. Les conceptions et les images qui guident l’organisation de l’espace et la transmission des modèles d’habiter sont importantes. J’attirerai ici l’attention sur les règles culturelles et les normes sociales qui prédéterminent l’établissement des attitudes collectives dans les manières d’habiter. Ensuite, je chercherai de quelle façon les objets contribuent à personnaliser l’espace privé à travers l’arrangement des objets dans l’espace. Leur importance et valeur pour le propriétaire deviennent visibles quand nous connaissons leurs places (exposés aux lieux visibles ou cachés dans les tiroirs, dans l’armoire etc.), leurs qualités et particularités artistiques, leurs relations avec les autres domaines de l’esprit, par exemple, la religiosité, l’art, l’esthétique. 

Etude de cas : le terrain ethnologique de Plovdiv

 

Plovdiv, deuxième ville de Bulgarie est un exemple de coexistence et de tolérance entre différentes communautés. Les témoignages archéologiques et historiques, les rapports des diplomates et des missionnaires, les multiples narrations de voyageurs décrivent le caractère multiculturel de la ville en présentant un tableau pittoresque de cohabitation de diverses communautés ethniques et religieuses au cours des siècles. Aujourd’hui encore la ville est un territoire de cohabitation entre d’une part,  de nombreuses communautés ethniques : Bulgares, Turcs, Tsiganes, Arméniens, Juifs et Grecs ; et, d’autre part, un grand nombre de groupes confessionnels : orthodoxes, catholiques, protestants, évangélistes, musulmans, grégoriens, judaïques, uniates. Les Plovdiviens sont habitués depuis longtemps à cette diversité culturelle qui s’est accompagnée de nombreuses pratiques de co-existence intercommunautaire. 

La culture urbaine influe vigoureusement sur le mode d’habiter la maison. En général, la manière dont ils construisent leurs espaces domestiques et créent leurs intérieurs ne les distingue pas fortement  les uns des autres. Ce sont notamment les détails qui contribuent à personnaliser leur univers domestique. Les relations continuelles des hommes et des objets aident à stéréotyper le savoir-vivre comme une pratique culturelle et à garantir l’accumulation de la mémoire autant personnelle que collective et la transmission de valeurs communes  entre les générations.

A partir de récits de vie recueillis sur Plovdiv, j’étudierai les modes de transmission par l’intermédiaire de la famille, et plus spécialement le rôle médiateurs des objets domestiques qui  entretiennent les manières d’habitation, le prolongement des souvenirs, les sentiments des individus et la manière dont ils établissent des liens entre le passé et le présent. Les exemples sont plus explicites dans le milieu des communautés locales ou en diaspora qui s’efforcent à préserver la particularité de leur culture. Pour cette raison j’ai fait mon terrain ethnologique porte sur les personnes d’origine arménienne et juive ainsi que les gens appartenant à groupe des Bulgares de Thrace Egéenne. J’ai fait plus de 20 enquêtes en suivant les critères sociologiques cernant le choix des gens en utilisant  l’observation, l’étude de cas, les interviews. 

Les enregistrements des histoires de vie ou autobiographiques prêtent aux choses éprouvées et au registre des souvenirs les sentiments et les appréciations que les individus ont à l’égard des événements, en insistant sur la manière de s’exprimer et les réflexions sur soi qui sont celles des narrateurs. En même temps, le récit d’un événement se construit dans un certain contexte socioculturel et exprime une individualisation du modèle culturel communautaire. Sur cette base je ne parviendrai pas à la conclusion finale d’ordre général mais j’essayerais plutôt de faire une analyse microsociale pour discuter ensemble de l’idée proposée. 

Construire son espace domestique

 

L’observation du logement donne la possibilité de relever les idées qui dirigent une personne lorsqu’elle crée son univers domestique. Cela permet d’analyser aussi l’état et le changement des normes culturelles et sociales. On fait ainsi émerger les rapports entre la maison en tant qu’édifice et la maison comme foyer. L’observation permet de montrer la création et les métamorphoses de la maison qui dépendent du modèle d’organisation de l’espace et son individualisation par la manière d’organiser le cadre domestique,  à former les petits coins personnalisés, à ranger les objets divers – les meubles, les outils etc. Il s’agit d’étudier le mode d’habiter, c’est-à-dire le savoir-vivre à la maison qu’on pourrait qualifier comme une pratique culturelle qui se transmet au sein de la famille.

La société bulgare respecte toujours l’injonction traditionnelle « d’avoir une maison à soi » qui se traduit par l’attitude rependue que l’époux accomplisse sa responsabilité de faire construire la demeure pour sa famille. L’Etat soutien cette pratique et encourage  la construction des maisons privées en poussant les banques à prêter à long terme les finances nécessaires. A cause de la situation financière actuellement difficile dans le pays, et en conformité aux règles coutumières, les parents s’engagent à aider leurs enfants à atteindre cet objectif. Ce n’est pas rare qu’en suivant cette prescription, les jeunes couples partagent l’habitation avec les parents du jeune marié (ou de la jeune mariée) jusqu’au moment de l’obtention de leur propre appartement. Cette habitude détermine un mode d’organisation de l’espace domestique où parfois habitent en commun deux ou trois générations. Souvent cette cohabitation conditionne la transmission et les formes d’usage des objets familiaux et influe directement sur la construction et la transformation du décor intérieur.

Les récits de vie reliés aux histoires d’appropriation de la demeure démontrent le processus de transformation de la maison en foyer et l’organisation du milieu domestique. La trajectoire résidentielle est très importante lorsqu’il s’agit de l’organisation même des récits de vie, parce qu’il y a un lien fort entre la création et la transformation du logement, et le changement de l’état de la famille (Löfgren, 1996, p. 145). En général les narrations suggèrent les liens profonds entre la création de la maison et le destin personnel du propriétaire et sa famille. Ici, je ne proposerai que quelques exemples pour illustrer cette affirmation. 

i. « J’ai eu une maison magnifique que mon père a fait construire… c’était une très belle maison à deux étages et un magasin au rez-de-chaussée. Elle a été très bien meublée, avec en goût esthétique. Ma mère  avait un goût extraordinaire. La chambre de mes parents était toute blanche.  Nous avions un salon très beau. … Entre-temps sont advenus des événements difficiles et nous avons abandonné l’appartement et nous avons déménagé.  Nous avons laissé tout, y compris le piano de ma mère, elle jouait d’une manière excellente. … Ma famille a supporté les conséquences de la récession mondiale des années 29-30. Mon père était inquiet à propos de situation financière de sa banque et il a provoqué la faillite. Dès ce moment-là nous avions   une existence très difficile… » (Y. A.).        

ii. « Mes parents  se sont enfuis  trois fois : en 1911, 1913, 1918 et encore une fois en 1944. … A Xantie où se trouvait ma maison natale, mon grand-père a eu le projet de construire un dépôt, un dépôt de tabac. Là-bas il y avait une auberge dans une grande cour, il y avait aussi  un tas de matériaux pour la nouvelle construction. …Quand nous étions enfants, nous nous y réunissions à midi – des enfants bulgares et grecs, il n’y avait pas de différence entre nous … Après, pendant la guerre, j’ai fait la connaissance de mon futur mari. Il était le trésorier du VIème régiment … Personne ne s’est occupé de  nous lorsque nous sommes venus ici. Une famille grecque habitait cette maison mais au début de la guerre elle a émigré en Grèce. Nous avons commencé à payer le loyer à leur avocat … Après,  selon la convention signée entre les deux pays, la Bulgarie a acheté les biens des Grecs, donc ils appartenaient déjà à l’Etat. Nous continuions à habiter cette maison en payant à service de logement. Plus tard nous l’avons réussi à l’acheter et à la reconstruire. La maison a deux étages et deux entrées autonomes :  une pour nous et l’autre pour la famille de notre fils …» (R. N.).

iii « Mes grands-parents sont des migrants de Turquie de 1922 lorsqu’ils se sont réfugiés à cause du génocide sur les Arméniens …Ma grand-mère m’a raconté que tous les Arméniens vivaient bien là-bas, ils possédaient des fermes, des ateliers d’artisanat, ils travaillaient. A cette époque on a commencé à dire qu’il y aurait  un pogrome … Mon grand-père est parti aux champs, parce qu’il était agriculteur, mais un groupe des Turcs armés y est passé  et il a été égorgé. Toute la famille a trouvé une charrette et a pris rapidement la route vers la frontière. Les trains ont été pleins des gens angoissés … Et alors, toute ma famille est venue à Plovdiv. Mon oncle a trouvé et acheté la maison dans l’ancienne ville. Au-dessous de la maison il y avait une cave où se trouvait un puits. Dans cet endroit il y avait une atmosphère romantique. Moi, je l’aimais bien. Il y avait aussi un couloir frais parce qu’il a été  pavé  des plaques de pierre … » (I. S.).   

Ces exemples peuvent être multipliés et chacun parmi eux représente une situation particulière. Le point commun est que les souvenirs racontés nous remmènent vers des événements historiques, politiques et économiques vécus par les gens. Les récits représentent des relations claires entre les histoires autour de la construction ou l’appropriation de la maison et les trajectoires de vie des propriétaires et de leurs parents. Les conversations concernant la maison rappellent des souvenirs qui inscrivent la mémoire personnelle dans le cadre du passé familial. Fréquemment le contenu des entretiens démontre la liaison rattachant l’individu et la famille au groupe social et à l’appartenance communautaire. Le type de maison, son style architectural, la manière dont l’intérieur est aménagé deviennent des indices qui signent le statut social et culturel de la famille et contribuent à l’auto-identification du propriétaire.

Dans les villes bulgares une  partie des logements est privée. Dès 1960 on obser­ve de for­tes va­gues de mi­gra­tions ur­bai­nes sus­ci­tées par l’Etat en per­met­tant d'ac­cès à la pro­prié­té par pe­ti­tes men­sua­li­tés éta­lées sur de nom­breu­ses an­nées. A cette époque a commencé la construction des grands immeubles (de type HLM, dits blocs) crées selon le même type de plan d’aménagement. L’espace des appartements dans les grands immeubles est strictement fixé, tandis que dans les maisons il existe plusieurs variantes d’organisation des espaces intérieurs et fréquemment on trouve une petite cour et un jardin à côté d’elles. 

Pour illustrer l’appréciation des gens sur d’habitation en comparaison entre l’appartement dans un grand immeuble et dans une maison voici exemple de l’avis de deux jeunes femmes.

i. « Je préfère la maison avec une cour … Si quelqu'un habite la maison, le rapprochement  avec des gens est plus fort, tandis que dans un appartement tu fermes la porte et tu n’as pas des relations avec des autres …Le côté positif ici c’est le chauffage central et aussi que tout dans l’appartement  est assez compact …» (E. K.).

ii. « La maison a appartenu à mes grands-parents. C’est un bien hérité. J’ai grandi chez mes grands-parents dans cette maison. C’est très différent par rapport à la vie dans un grand immeuble. Dans la cour nous avions des fleurs et des arbres fruitiers, un mûrier. Mon grand-père ramassait des mûres et ma grand-mère préparait de la confiture. Je me souviens de mon grand-père qui allumait le poêle en hiver. Il y avait une ambiance inoubliable … » (A. I.).

Ces extraits montrent l’opinion fréquemment partagée qui envisage la maison comme un milieu plus humain et plus affectueux. L’idée est répandue que l’espace ouvert devant elle favorise la sociabilité, bien que la cohabitation dans les blocs favorise aussi les liens de voisinage.  

Souvent les habitants des grands immeubles mettent de pots de plantes vertes ou fleuries devant leurs portes et dans les escaliers communs afin de créer une ambiance plus humaine et plus proche de celle de la maison. A l’occasion de certaines fêtes ils sont habitués à mettre des petits objets sur les murs en dehors de leur appartement pour montrer qu’ils partagent ces événements ou simplement pour embellir l’emplacement d’habitat. A ce propos il faut mentionner que dans la vie quotidienne l’action du ménage ne s’arrête pas jusqu’à la porte car habituellement les habitants s’occupent à nettoyer aussi la place du palier et les escaliers devant leur entrée.

Mary Douglas a été la première qui a attiré l’attention sur la souillure en s’intéressant aux limites internes ou externes des rapports sociaux. Elle affirmait que la façon de considérer l’opposition saleté/propreté recoupe l’opposition désordre/ordre. Le nettoyage serait une manière de mettre « un nouvel ordre dans les lieux qui nous entourent » (Douglas, 1971, p. 24). En suivant cette perspective anthropologique pour étudier l’espace domestique, Daniel Welzer-Lang et Jean-Paul Filiod traitent le nettoyage comme un rite séculier de purification.

 

Le but du rite n'est pas de montrer un ordre différent de l'agencement des rapports sociaux à l’œuvre dans l'espace considéré, mais bel et bien de définir et de contrôler sans cesse l'ordre symbolique qu'il met en place ( Welzer-Lang D., J. P. Filiod, 1992).

 

Ainsi, nettoyer l’espace devant l’entrée et y disposer des plantes ou des petits objets indiquent une extension spatiale de l’espace domestique hors les murs de l’appartement. C’est-à-dire que ses limites  sont désignées par  le ménage et la mise en ordre des objets. Cet endroit peut être considéré comme la figure de lieu intermédiaire entre l’espace public et l’espace privé.

En général, l’espace domestique est considéré en opposition à l’espace public et on dessine une frontière nette entre eux parce que la maison est envisagée comme un lieu fermé, sûr et tranquille. En étudiant les pratiques et rituels du savoir-vivre, Dominique Picard met en relief  qu’il existe les mêmes  représentations spatiales qui structurent l’espace domestique et l’espace social. La plus importante, c’est la coupure qui sépare les lieux domestiques des lieux publics.

 

Cependant, que ce soit chez soi ou chez autrui, un logement privé comporte à la fois des lieux sociaux, ouverts à tous les occupants (comme le salon ou la salle à manger) et des lieux intimes (comme les chambres, la cuisine, la cave) dont les légitimes propriétaires se réservent le droit d’ouvrir ou non l’accès. Il y a ainsi une sorte de redoublement de l’opposition privé/public à l’intérieur même de l’appartement ou de la maison (Picard, 1995, p. 56).

 

 

Evidemment, habiter la maison cela signifie aussi d’organiser des lieux sociaux et des lieux intimes et de partager cet espace commun.

Chaque famille structure son milieu selon des besoins et des activités humaines de la vie quotidienne en séparant la cuisine, la chambre, le salon, la toilette.

« Nous avons subdivisé tous les coins possibles et au parterre nous avons un coin qui nous permet de distinguer les travaux :  les occupations intellectuelles, certains travaux quotidiens –  ranger des vêtements et des tissus lavés, les repasser etc. L’organisation des lieux dépend de la surface. Selon notre expérience commune, nous avons constitué une place traditionnelle pour le repas. Notre famille s’y réuni régulièrement. Après chacun de nous regarde la télé, lit le journal, et pour des pareilles activités de ce type nous avons aussi crée les petits coins » (A. T.).

C’est à dire, la fonctionnalité et les besoins de la vie quotidienne ont le rôle prépondérant dans le processus de maîtrise de l’espace domestique. Les lieux structurés se personnalisent par l’intermédiaire des d’activités de chaque membre de la famille ainsi que par des objets appartenant aux individus. Ce sont aussi les facteurs importants qui contribuent à évaluer le degré de l’intimité de chaque lieu qui est la scène des rapports interpersonnels et représentent leurs capacités de reprendre les nouveaux sens et significations.

La façon dont on construit l’espace domestique et arrange l’intérieur correspond aux connaissances et l’apprentissage des pratiques du savoir-vivre, apprentissage qui s’effectue dans le milieu familial et social. Je proposerai deux extraits des entretiens qui représentent deux manières de créer de l’intérieur de manière contradictoire au premier regard.

i. « Dans la maison de mes parents à Varna  où j’ai agrandi, il y avait un confort formidable. Moi, je changeais fréquemment les maisons où l’habitais  parce que j’ai vécu avec mes grands-parents à Saint-Pétersbourg. Je me suis rendu compte que ce changement m’a beaucoup influencé. Dans ma vieille maison à Saint-Pétersbourg il y avait une commode fabriquée en bois rouge, de l’acajou, et elle se reflétait dans le miroir en face. Ce grand miroir était le centre  de la maison. Maintenant je me rends compte que moi aussi, de la même manière, j’arrange les choses dans ma maison autour d’un centre imaginaire » (I. Sh.).

ii. « C’est la maison héritée de mon père… En 1977, après avoir finit mes études je suis revenue à Plovdiv.  Mes deux parents étaient décédés. La maison a été arrangée selon leurs besoins mais cela donnait une ambiance angoissante, parce qu’il y avait beaucoup des souvenirs qui pesaient et pour cela nous avons tout vendu de la maison ancienne, absolument tout … Maintenant nous le regrettons, parce que nous avions des meubles anciens, des garde-robes avec miroirs de cristal, mais à ce moment-là ces meubles n’étaient pas modernes, il me semblait. Aujourd’hui on aime mieux les antiquités. Un jour nous sommes allés dans un magasin et nous avons acheté tout le nécessaire pour notre maison. Autrefois ici il y avait un portail qui séparait l’espace en deux pièces. On a démoli le mur car on préférait un logement plus  ample et de telle façon on a crée un salon. Après nous avons trié l’espace de la maison selon la fonction » (Z. A.).   

La maîtrise du territoire domestique s’inscrit dans le processus de transmission de la manière de penser. Elle renvoie à une forme de mémoire domestique, définie par Michel Rautenberg comme

 

… cet ensemble de symboles, de représentations, de modèles esthétiques, de lieux, de pratiques, de savoir-faire qui se transmettent de génération en génération, évoluant lentement, inspirant des œuvres où l’on habite, tout en procurant le mode d’emploi des manières d’habiter (Rautenberg, 1997, p. 265).

 

L’organisation de l’intérieur répond aux exigences de la culture. Bien qu’elle dépende de dimensions physiques la distribution de surface suivant les besoins et les envies des habitants, les manières d’arranger et d’habiter le lieu adoptent des modèles et des pratiques qui se sont formés pendant l’enfance. On crée l’intérieur en fonction des préférences plus générales orientées par le style lié de l’époque, le confort ou des formes d’esthétisation du milieu.

Avant d’entrer

 

Avant d’entrer dans la maison il y a des indications qui informent sur les habitants. D’abord, il s’agit de petite plaque posée sur la porte qui indice le nom de propriétaire ou de tous les membres de la famille. C’est la chose ordinaire dont la première fonction est d’identifier les personnes. Et puis, c’est une chose particulière parce qu’elle représente aussi le goût des propriétaires : il y a des plaques simples, discrètes ou bien ornementées, dorées, toutes neuves ou déjà patinées, celles qui ne mentionnent que le nom et les autres qui marquent la profession, le rang etc. Une enseigne est aussi un petit signe complémentaire sur statut de la famille, qui exprime en même temps la façon dont les propriétaires veulent  se présenter au public.

Il existe aussi des manières de signaler l’identité de la famille. Fréquemment sur la porte d’une maison juive on trouve la  mezoza. C’est un objet en métal de forme rectangulaire ou cylindrique qui contient un extrait du livre sacré des Juifs, la Thora, pour protéger la maison et faire prospérer la famille. 

« Tu te trouves au seuil d’une maison juive. Comme dans toutes les maisons juives, j’ai une mezoza. Ma belle-sœur et mon beau-frère m’ont donné cette mezoza quand ils ont quitté leur appartement lorsqu’ils ont émigré en Israël. La mezoza est très modeste, il y en a de plus belles, de plus pompeuses, fabriquées avec de meilleurs alliages, mais les originaux qui étaient dans les maisons de Plovdiv, les maisons juives, étaient justement en laiton. Habituellement quand on entre ou quand on sort de la maison, on embrasse la mezoza comme porte-bonheur. Auparavant il y avait une mezoza sur chaque porte, en fait, sur chaque porte de chaque pièce. C’est intéressant, la disposition de la mezoza : elle est penchée, … car si elle prend la position horizontale ou verticale, en ajoutant un complément, elle pourrait se transformer en croix » (Y. A.).

Evidement c’est un objet symbolique qui traduit l’appartenance ethnique des habitants. Il y a des cas où la mezoza n’est  posée que sur les portes de l’intérieur des maisons, c’est-à-dire qu’elle est le signe important pour les propriétaires, mais qui reste en connaissances aux membres de la famille et aux invités ou aux visiteurs de la maison. C’est aussi un objet de culte qui assure la continuité de la mémoire religieuse et qui permet aux gens de manifester leur attachement religieux ou plutôt l’affection de suivre la tradition. Après la chute du communisme on aperçut un retour vers le religieux qui se traduit par le désire de participer à des pratiques communes. En même temps, plusieurs des personnes interviewés m’ont expliqué qu’elles ne sont pas  croyantes mais elles vont à la synagogue ou respectent les prescriptions religieuses en fonction de la tradition qui les aide à entretenir les relations au sein de la communauté juive. La pratique religieuse est un outil supplémentaire permettant d’affirmer sa différence ethnique et culturelle. Ce fait peut s’interpréter comme une réaction contre les répressions de l’Etat qui se sont succédés avant 1989, mais aussi comme une autre manière d’affirmer son ethnicité.

S’il y a les signes identitaires dans la maison, habituellement ils se disposent à des endroits bien en vue. Par exemple, sur la porte vitrée d’une maison arménienne les propriétaires ont collé un sticker présentant le symbole de H.O.M., l’Association Arménienne de Charité. Les hôtes ont attiré spécialement mon attention sur ce signe et ils m’ont raconté l’histoire de cette organisation, les activités ainsi que leur participation à cette structure. La dame a été une des initiatrices de la re-création de l’organisme après 1989, elle est une adhérente active élue au bureau d’administration. En exposant le sticker, la famille déclare partager ces idées caritatives et affirme sa participation à l’une des structures de communauté arménienne.

L’expression de l’attachement affirmé s’approfondit par la commande de fabrication d’une bague qui porte l’emblème de l’Association de charité :

« C’est le symbole de notre organisation. Moi, je me suis adressée aux autres femmes du conseil d’administration et j’ai proposé que nous commandions pour chacune d’entre nous la bague d’or avec sept petits brillants représentant notre emblème. Il est possible que nous mourions un jour,  mais la bague restera pour toujours comme un souvenir. Et toutes nous en avons fait faire » (Z. A.). 

Cet exemple démontre une façon dont l’objet se charge des idées, se pénètrent des souvenirs des gens et se transforme en porteur de mémoire. Cette bague a sa propre histoire, mais elle  raconte et rappelle une histoire, elle aussi.

Créer un intérieur : poser, disposer, exposer

 

L’organisation et la modification de l’environnement qui nous entoure est une activité continuelle qui a pour objectif d’adapter l’espace aux besoins humains. Il s’agit de l’organisation spatiale et de la localisation et de l’arrangement des objets. Une analyse des interactions entre les humains et les choses dans les activités ordinaires met en évidence la capacité des objets d’être chargés des expériences et de les sauvegarder, ce qui leur permet de servir de signaux et de soutenir la mémoire (Conein, B., E. Jacopin, 1993, 61).      

En étudiant la vie quotidienne, Michel de Certeau a attiré l’attention sur l’espace domestique comme territoire privé qui permet aux gens de « se retirer » et de « rentrer chez soi ». Le propriétaire le construit selon ses besoins et son goût en lui donnant un caractère intime et particulier. En conséquence,

 

le moindre logement dévoile la personnalité de son occupant. Un lieu habité par la même personne pendant une certaine durée en dessine un portrait ressemblant, à partir des objets (présents ou absents) et des usages qu’ils supposent (Certeau, M.de, L. Giard, P. Mayol, 1994, p. 205-206).

 

La construction de l’intérieur est un travail sur les détails, une composition d’éléments divers (des matériaux, des formes et des couleurs, de lumière, de mobilier, des objets, des outils etc.) organisés et mis en ordre en suivant des conventions culturelles et des préférences individuelles. L’intérieur propose une autre manière de découvrir le caractère et l’histoire des gens parce qu’il représente une variante visuelle particulière du récit de vie raconté. 

            La création de l’univers domestique est une affaire du couple qui planifie le rangement de sa maison en fonction de son projet de vie. Beaucoup de personnes interviewés ont signalé que les deux époux discutent sur l’organisation de l’espace, choisissent les meubles et décident ensemble comment les disposer dans l’appartement. On constate une division du travail dans les actions de rangement qui donne la priorité aux hommes de s’occuper des activités plus physiques tandis les femmes s’occupent des détails qui  contribuent à l’ambiance personnalisée dans la maison. Je cite les paroles d’une de mes informatrices, parce qu’elles expriment une opinion plus répandue :

« Le rôle de la femme dans la famille c’est toujours le même. Si une femme ne connaît pas bien son travail de maîtresse de la maison, cette famille ne réussira pas. L’homme est le chef, il conduit, et la femme, elle est le pilier qui soutient la famille. Elle manifeste son respect pour le chef de la famille, pourtant la maison sans une femme et l’époux sans argent ne mérite pas d’exister » (D. K.).   

La division des engagements correspond aux normes sociales plus générales qui considèrent que l’époux  offre la maison et que l’épouse est la gardienne du foyer familial, même si dans les faits l’espace domestique provoque rencontres et négociations entre des conceptions différentes par rapport à l’aménagement du logement commun. 

En général, les individus aiment décorer richement leurs intérieurs. Habituellement, sur les murs il y a des tableaux originaux ou les copies, des gobelins, des panneaux, des affiches etc. Le goût pour les  œuvres artistiques est forgé dans le milieu familial et leur exposition à l’intérieur de la maison représente une tradition transmise. Fréquemment une partie des tableaux est héritée, elle est toujours  présente dans la vie du possesseur et joue un certain rôle dans la formation du goût qui détermine les préférences personnelles. Exposer les tableaux n’est pas simplement une embellie du milieu, c’est plutôt l’expression du partage des valeurs esthétiques avec le groupe familial ou social. Je rappelle les réflexions de Denis Cerclet à propos de l’interaction entre objets esthétiques et mémoire sociale : « … il faut entendre par ce qui fait mémoire pour une société non pas soumission au passé mais le moyen de conserver le lien entre les membres par la mémorisation d’une culture commune » (Cerclet, 1999, p. 32). La présence des œuvres d’art dans la maison évoque l’image du milieu culturel d’origine du propriétaire et relie d’une façon extraordinaire son existence et l’histoire de sa famille.

Il y a d’autres tableaux ou objets d’art, qui trouvent leur place à l’intérieur parce qu’ils rappellent un certain souvenir personnel.

i. « Ici j’ai mis de petits tableaux à l’huile présentant les villes où nous avons fait nos études, moi en France et Léon en Allemande. En face tu voies l’affiche d’une rencontre Les Juifs dans la vie de Plovdiv depuis la Libération à nos jours  qui a eu lieu il a deux ans. Ici il y a une autre affiche, qui présente le livre sur la cuisine juive que j’ai écrit… » (Y. A.).

ii. « C’est une icône que mon mari m’a fait comme cadeau lorsque nous étions ensemble avant le mariage. Cette période n’a pas été assez longue, mais il m’a offert des objets qu’il avait fabriqués tout seul : l’icône de la Sainte Vierge, et sur autre mur  j’ai mis le panneau de l’Ancienne ville de Plovdiv… » (Z. A.).

Les exemples cités montrent que l’une partie des objets sont associés à la formation de l’identité et à son mode d’expression. Les objets d’art sont spécialement exposés pour rappeler moments les plus chéris de la part de personne soit dans le trajet de l’histoire individuelle, soit des événements inscrits dans le cadre des activités collectives. Ils se transforment en signes du passé en reliant le présent avec les choses vécues, les idées et les affections partagées en fonction de leur évaluation ici et maintenant, c’est-à-dire le choix et l’exposition des objets dépendent du système personnel des valeurs.

Les travaux des femmes comme les dentelles, les broderies, les tissus, les couvertures et les nappes tricotées sont préférées dans l’intérieur urbain. Ils sont transmis fréquemment de la mère à la fille et ils donnent à voir les liens entre les générations de la ligne des femmes. Ils reposent sur la transmission des savoirs-faire technologiques car les femmes reproduisent des modèles anciens ou, au minimum, elles savent comment en faire même qu’elles n’en font plus. Autrefois les connaissances et savoirs-faire de la production à la main étaient obligatoires pour montrer d’âge à se marier. Les normes coutumières exigeaient la préparation de la dot qui consistait surtout en ouvrages de dames qui se considéraient comme bien d’héritage. En transmettant des objets on transmet aussi les histoires familiales :

i.  «J’ai une nappe très belle que je garde avec soin et que je n’utilise qu’à l’occasion des grandes fêtes. Elle a été brodée par ma mère à l’époque où elle étudiait au Collège des filles français. Là-bas les filles apprenaient aussi la broderie bulgare. Vous voyez, les motifs sont beaux, il y a  six serviettes. J’aime cette nappe » (Z. A.).

ii. «J’ai été jeune fille et je regardais ma mère tissant les draps, les fins ouvrages à la main. Nous avons été  réfugiés, notre vie n’était pas facile et grâce à ce travail de ma mère nous avons commencé à vivre mieux … Je peux vous montrer ces objets car je les garde … » (K. M.).

iii. « Chez moi les broderies de filet sont nombreuses. Voilà une draperie que j’ai préparée d’une couverture qui servait à couvrir le piano de ma mère. Elle jouait du  piano d’une manière excellente. Moi, je l’ai refaite, j’ai ajouté quelque chose, et voilà » (Y. A.).

Ces objets contribuent à la formation d’un goût, en même temps ils  jouent le rôle de médiateurs entre les générations et les femmes entretiennent des rapports sentimentaux avec eux. Une partie d’entre eux est exposée à l’intérieur et l’autre est bien gardée dans les armoires et utilisée rarement. Ils sont tous valorisés parce qu’ils rappellent les histoires de la vie de famille à leur propriétaire.          

D’une même façon, les femmes envisagent aussi les services de table, les verres de cristal ou les services à thé et à café s’ils sont hérités ou offerts à l’occasion des fiançailles ou du mariage. Habituellement ils sont bien chers, beaux et ils se posent derrière des vitrines  de l’armoire du salon. Etant très chéris, leur usage n’est pas fréquente et se fait surtout dans les occasions spéciales, pour créer une atmosphère de fête et de plaisir. Ils donnent toujours l’occasion de raconter des épisodes de la vie.

On peut grouper dans la même classe les objets précieux hérités des parents ou des ancêtres qui appartiennent au trésor familial. Je n’énumérerai qu’horloges, vases, services anciens en porcelaine etc., qui constituent des objets de luxe et qui montrent les relations de la famille avec des cultures étrangères. Ils signalent les racines de la famille, son statut social et en même temps ils entretiennent les connaissances sociologiques spontanées attachées aux normes et comportements  sociaux.          

La capacité des objets à construire une ambiance représentant le milieu culturel et social fait choisir et acheter les choses anciennes.

« Ce poêle que tu as aperçu tout de suite n’est pas en lien avec nos traditions familiales. Nous l’avons acheté d’occasion et ensuite nous avons trouvé d’autres choses anciennes. J’ai compris que les objets anciens, bien qu’ils ne soient pas chargés de souvenirs intimes, portent les souvenirs d’autres gens que nous ne connaissons pas et pour cela ils créent une atmosphère particulière et  une énergie spéciale. Après le poêle, sont venus chez nous cette horloge ancienne, par intermédiaire de laquelle le temps est entré chez nous. Après j’ai acheté une lampe très belle. C’est ce type d’objets, qui sont liés au passé, et que j’aimais beaucoup » (I. Sh.).

Il existe aussi des objets qui provoquent la narration de la vie personnelle et des souvenirs de jeunesse. Ce sont des cadeaux reçus pour fêter l’amitié, des fiançailles,  un mariage ou des événements prestigieux de la carrière professionnelle  qui maintiennent la mémoire individuelle. Il y a des petits objets décoratifs sur les étagères qui sont achetés pendants les voyages. Fréquemment les gens qui proviennent d’une communauté en diaspora ou d’un groupe local visitent les métropoles et les territoires de leurs ancêtres et y prennent les petites pierres, de  la terre ou des petites choses du marché. Ce sont des signes spatio-temporels et  servent à construire les liens avec le lieu d’origine et à maintenir la mémoire collective.  

Il y a des objets religieux et des objets d’art, des souvenirs mais aussi des objets ordinaires et des livres pénétrés de sens et de sentiments.

«Ici j’ai rangé tous les livres que mon père a aimés et préféré … Parmi eux j’ai mis le livre contenant les psaumes spirituels, parce qu’il est important pour moi car ma famille d’origine appartenait à la communauté évangéliste, mes ancêtres ont été les donateurs et ils ont fait beaucoup pour le  développement de l’église et tous ont été bien respectés des autres …Voilà le livre Les champs morts de Sibérie que j’achète toujours s’il disparaît de ma bibliothèque, parce que le sujet rappelle l’histoire de mon oncle qui a été déporté à Union Soviétique dans 1947. Le régime communiste l’a envoyé là-bas pour ses idées et il y est mort. Ce livre garde le souvenir de lui » (Z. A.).

C’est clair que des livres sont apprécies non seulement pour leur valeur littéraire mais parce qu’ils évoquent le souvenir des parents et aident à se rallier spirituellement à eux.  Cet exemple montre bien la façon dont les objets ordinaires subissent une métamorphose comme signe du passé et   lieu de mémoire.

            Il faut spécialement noter les coins arrangés qui sont très chargés symboliquement parce qu’ils montrent des passions personnelles. On y voit beaucoup d’objets que le propriétaire veut regarder chaque jour parce qu’il les aime ou parce qu’ils portent un sens important quant à la personnalité. Des choses assez différentes sont exposées et forment un petit ou un plus grand coin d’une chambre.

i. « Voilà mon coin bulgare. Ici j’ai arrangé les récipients traditionnels fabriqués en terre, les petites nappes ornementées de broderie bulgare, une icône, la petite poudrière de ma jeunesse que j’aime beaucoup, les souvenirs que j’ai apportés de bord de la Mer Egée…» (K. M.).

ii.  «  Nous disons que la chambre de notre fils, Anton, est la plus arménienne chez nous, parce que là-bas se trouvent toutes les choses qu’il a apportées de l‘Arménie et deux choses que j’y ai prises pour moi … » (Z. A.). Dans cette chambre il y a la carte d’Arménie, le plan d’Erevan,  la carte postale de Etchmiazin (c’est le centre religieux arménien ou « Le Vatican arménien »), un petit calendrier présentant l’alphabet arménien, un panneau de cuivre fabriqué à la main, les diplômes de l’école etc. Tous ces objets ont été achetés lors des visites à la métropole, des fêtes et événements de communauté arménienne, les prix écoliers.

iii. «Voilà mon petit coin juif où j’ai rangé la petite navette à l’aide de laquelle ma mère fabriquait les dentelles, une reproduction de  Juif errant  de Chagall, le menora que nous a donné l’Ambassade d’Israël en 1967, l’étoile jaune que nous avons été forcés à porter, l’étoile d’or de David que mon fils m’a offert, le moulin à café, le bougeoir qui s’appelle «  hannukia », des souvenirs… » (Y. A.).       

On observe que les objets dans ces coins, ont des caractéristiques ambiguës, c’est-à-dire que les objets possèdent certaines fonctions mais ils jouent surtout le rôle de présenter les sentiments et les attachements de leur propriétaire. En ce cas ils se trouvent en dehors du système fonctionnel pour répondre à un désir  nostalgique. Ce sont des objets différents, parfois singuliers, anciens, qui  relient le présent au passé. En tant qu’emblème d’une appartenance d’un type différent (familiale, culturelle, religieuse, sociale, locale), ils rappellent  les souvenirs des gens et alimentent la mémoire individuelle, familiale et communautaire. De la même manière, les objets hérités font l’objet de nouvelles interprétations, prennent de nouveaux sens et deviennent le point d’articulation entre la diachronie et la synchronie.   

Chaque objet est présenté par l’histoire de son acquisition ou de son exécution et par sa fonction. En même temps il garde et évoque les souvenirs de l’histoire personnelle et familiale qui est aussi importante. Dans ce coin, il y a toujours des objets de provenance et d’appartenances ethniques, religieuses, locales. Evidement, ils mettent en évidence les indications que livre chaque objet concret  sur le statut de son détenteur  et puis ils interprètent les significations symboliques dont ils sont investis. Leur place rappelle les caractéristiques particulières de l’espace muséal qui accumule les temps hétérogènes en les arrangeant dans le but de présenter  l’interprétation d’une histoire imaginaire.

Photos et albums

 

La photographie est souvent réalisée pour garder le souvenir. Le rapport et l’usage des photos dans l’espace domestique suivent l’histoire technique et sociale de la photographie. Les tendances générales de son développement, dès la fin du XIXème siècle, basées sur le perfectionnement technique correspondant à une commercialisation de la production uniformisée, influencent l’habitude de prendre des photos (Charuty, 1999, p. 58). L’analyse de Clara Gallini, abordant les usages sociaux de la pratique photographique, a montré que 

 

tout en étant reproductibles en série, les images sont, au contraire, pensées et construites comme uniques, ce qui accroît encore leur évidente valeur symbolique (Gallini, 1995, p. 125).

 

Les images photographiques renferment la capacité de rendre visible le temps passé en donnant une existence matérielle aux choses vécues.    

En Bulgarie la culture urbaine a beaucoup influencé la perception et l'utilisation de la photographie qui, a son commencement, avait une forme ritualisée. Au début toutes les activités photographiques se trouvaient aux mains des professionnels qui décoraient leurs ateliers pour proposer aux clients une atmosphère convenable à la création d’images artistiques. Prendre des photos à la fin du XIXème siècle est encore un produit de luxe : à l’occasion de certaine fête ou pour un jour spécialement choisi, le couple ou toute la famille, habillée pour l’occasion,  visitait un atelier et commandait les portraits. La manière de s’habiller, les postures et les gestes de ceux portraitisés présentaient l’étiquette conventionnelle, le comportement et l’attitude culturelle des gens.  A cette époque on recherchait dans la photographie de réelles qualités esthétiques et on les exposait dans les salons de réception, encadrées dans les cadres magnifiques ou dans les albums tout aussi beaux. Leur valeur artistique était en rapport avec leur fonction comme  signe le prestige et le statut social de la famille.

Le XXème siècle a marqué par le passage à une production destinée à un public assez large. Les innovations techniques et la fabrication des appareils de photo moins chers ont transformé le contexte en rendant le métier presque ordinaire. Les ateliers des villes ont gardé leur fonction de produire des portraits-cartes, mais aussi les photographies simples des documents d’identité. En même temps dès les premières décennies du siècle sont apparus les photographes libres qui parcouraient des petites villes et des villages pour prendre de photos des événements ou des réunions des gens. Cela a fait transformer le statut de la photographie qui est  entré dans la culture de masse. Malgré ça, elle est considérée toujours comme une manière particulière de fixer et conserver  les souvenirs.

Aujourd’hui, nous avons pris l’habitude de l’appareil de photo : c’est le temps des amateurs. On prend des photos partout et pour toute occasion, aussi pour le plaisir de photographier ce qui peut expliquer  l’existence d’une grande prolifération des images, des thèmes et des sujets. Il y a une coupure visible entre les qualités technique et esthétique de la production ordinaire et la photographie de qualité. Bien sur existe la photographie d’art, mais elle reste fermée dans un cercle limité de spécialistes. Les gens s’adressent aux professionnels exceptionnellement, à l’occasion des moments importants de la vie d’une personne, comme par exemple la naissance d’un enfant, la fête de majorité, le mariage etc. La photographie ne perd pas sa valeur symbolique et ce fait conduit à l’usage culturel des images photographiques.

            Le goût mis dans l’arrangement des photos dans l’espace domestique, la manière de les garder et les présenter indiquent la position sociale des individus. Habituellement, il s’agit des photographies et des portraits des proches qui servent à afficher et à soutenir le sentiment d’intimité. On constate que la culture bourgeoise qui porte l’attention aux détails (Wita, 1988, p. 81-93), influe sur leur traitement et leur place à l’intérieur de la maison. Plus fréquemment les familles d’origine urbaine préfèrent encadrer les photographies en les posant sur les murs du salon, dans les vitrines des bibliothèques ou sur le bureau tandis que pour les nouveaux installés en ville il suffit de mettre simplement la photo derrière de vitrines de buffet. Il n’est pas rare qu’il y ait un petit coin où les photos représentent les deux ou les trois générations et des gens proches de la famille.

« En haut, dans le grenier j’ai meublé un bureau où tous les murs sont pleins des photos. Il y a des images très anciennes. Voilà ici la photo de mon grand-père qui habite maintenant chez nous. Il a 90 ans, mais dans la  photo où il nous regarde, c’est un bébé d’un an. Lorsque j’ai posé cette photo j’ai pensé que c’est un exemple qui montre  comment les gens changent … J’aime encadrer des photos. Il y a un magasin anglais qui s’appelle « Past Times », ça se traduit par  « les temps passés », et j’y achète toujours quelque chose. Voilà ce cadre de la photo de mes grands-parents, je l’ai trouvé la-bas, et aussi l’autre cadre … J’ai idée, bien que je ne l’aie pas tout à fait  effectué, de présente nos deux familles, la mienne et celle de mon mari, les gens les plus proches, nos parents, voilà sa sœur et  ma sœur. Les images de photos sont très importantes pour nous… » (I. Sh.).

Ces images forment un autel de la mémoire où chaque photo raconte une histoire. Ils font voir les liens familiaux et construisent une vision des relations de parentales. On peut trouver ici une dimension généalogique, qui aide à la quête des origines. Dans cette dimension s’inscrivent aussi les photos des parents ou des époux morts qui participent symboliquement à la vie de leurs successeurs et contribuent à la création de liens stables entre les générations. Il y a des cas de transformation de l’autel de la mémoire  qui prend une dimension commémorative rappelant les rites reliés au culte de morts, lorsque devant des portraits on met des fleurs et on établit un petit angle d’hommage. L’image reçoit une nouvelle fonction d’éliminer la rupture entre le temps passé et le présent et de reconstruire la totalité et l’éternité de la famille.

« Ici j’ai fait la composition des photos de tous mes proches – mon époux qui est déjà mort,  moi, mes fils et à coté – mon frère cadet. …En face, c’est la  photo de ma noce. Ici on voit l’étoile jaune sur le revers du costume de mon mari. Nous étions obligés de porter l’étoile jaune sur chaque vêtement et pendant chaque sortie. Mon étoile était en peu cachée par des fleurs parce que je n’étais pas fière de la porter. En fait, c’est l’étoile de David… Nous avons fait notre noce en peu plus vite, car mon mari a du partir au camp de travail. Ma mère m'a offert le tissu de soie en pépite et elle m'a cousu  un costume. Une autre dame juive a fait mon chapeau, j’ai pris  le voile de dot de ma mère. Apres, beaucoup de jeunes mariées se sont mariés en portant ce chapeau à voile » (Y. A.).

La photographie joue un rôle important comme témoignage des personnes ou des événements passés, mais il y a aussi l’information  complémentaire apportée par les propriétaires. L’objectivation de mémoire dans les photos ne suffit pas et souvent elle exige des repères supplémentaires qui aident à interpréter le passé : il s’agit des rapports  entre  l’image, l’écrit et l’oral. L'étude de Jean-Pierre Albert prouve que l’écriture, au minimum les indices de date et de lieu, participe au combat contre l’oubli en offrant les cadres thématiques ou chronologiques (Albert, 1993, 71-72). Il est évident que la photographie possède une valeur d’information du fait de sa visibilité, mais il s’agit aussi des moments de la vie que le propriétaire ou les participants à l’événement peuvent présenter dans un certain contexte. Les récits ou les commentaires oraux accompagnant la présentation de la photo, servent  à inscrire les souvenirs dans ce contexte plus large que le moment de la photo même, et à le transmettre à la génération suivante.

            L’envie de maîtriser les souvenirs  concerne aussi la nécessité personnelle de classer les photos dans un album ou de préparer des albums par sujet qui développent les facettes différentes des trajectoires de vie, comme par exemple la naissance, la noce, les voyages etc.  

«Les objets dont nous avons hérités n’étaient pas nombreux. Nous avons des albums. Quand mon grand-père a emménagé chez nous, l’objet le plus important qu’il ait retiré de sa valise et arrangé tout de suite dans sa chambre, c’était un ancien album de photos. C’est l’album le plus ancien dans la famille, les photos de sa famille dès  XIX ème siècle. Mon grand-père et l’album, ils vont toujours tous ensembles et il le feuillète chaque jour. De cette façon il trouve sa place dans le temps et il se transporte dans l’espace » (I. Sh.).

La force symbolique aide le propriétaire à s’orienter dans son environnement, pas seulement dans l’espace et le temps, mais aussi dans ses rapports sociaux.    L’existence et l’usage  d’un album illustre d’une manière très nette sa fonction de présenter l’histoire de la famille et de revêtire les souvenirs d’une enveloppe matérielle pour les transmettre aux héritiers. En même temps ils représentent la lutte entre le souvenir et l’oubli. Marc Augé a proposé l’idée que « se souvenir ou oublier, c’est faire un travail de jardinier, sélectionner, élaguer. Les souvenirs sont comme les plantes : il y en a qu’il faut éliminer très rapidement,  pour aider les autres à s’épanouir,  à se transformer, à fleurir » (Augé, 2001, p. 24). Donc, la création d’un album est un travail subjectif et toutes les photos n’y trouvent pas sa place. Il est une construction imaginaire née dans le cadre des conventions sociales et du système des valeurs. Elles résultent du fait de recomposer et d’arranger des traces de mémoire en choisissant quoi transmettre, comment montrer et quoi laisser à l’oubli.

Vers une conclusion provisoire

Les entretiens donnent une idée de l’importance des liens imaginaires entre le logement et la famille. Les normes culturelles et les attentes de la société agissent sur le mode d’habiter et d’organiser le lieu domestique. La maison se pense en opposition avec l’espace public comme un territoire intime, sûr et tranquille, mais l’analyse des manières d’habiter  découvre son caractère social. La maîtrise de l’espace domestique dépend des besoins des propriétaires et suit l’apprentissage du savoir-vivre qui s’effectue dans le milieu familial et social. Les activités de ménage, de la vie quotidienne et festive aident à structurer et personnaliser le lieu.          

Les objets - modèles et séries - existent parallèlement dans le marché et les préférences des gens sont provoquées non seulement par des nécessités pratiques, économiques ou sociales, mais aussi par la publicité et les tendances de la mode.  Leurs qualités artistiques résultent du respect des images et goûts individuels, et de normes que le système idéologique impose dans la société. En effet, la corrélation entre la fabrication d’objets et leur utilisation est déterminée par leurs potentiels d’accumuler et de transmettre l’information sociale. Ils renferment les connaissances et les expériences attachées aux émotions, aux intuitions, aux choses vécues. 

La manière concrète d’esthétiser l’intérieur suit des traditions familiales. Le système de valeurs  détermine la façon dont les objets sont mis en place. Malgré l’existence d’une standardisation des mobiliers, chaque intérieur porte des traits divers grâce à des  détails ou à des objets uniques ou artistiques qui aident à personnaliser le cadre de vie. Une partie des oeuvres et des objets est héritée et exprime les liens généalogiques. Par l’intermédiaire des autres, les individus manifestent leur attachement à certaines idées ou préservent des souvenirs liés aux moments importants de leur vie. Les objets rendent visible le temps passé en matérialisant les choses vécues par l’individu.    

Effectivement, nous apercevons les deux formes de l’existence de la mémoire, c’est-à-dire la mémoire visualisée ou exposée et la mémoire transmise par voie écrite ou orale, qui exercent des fonctions complémentaires. Fréquemment les événements individuels s’inscrivent eux aussi dans le cadre de la mémoire héritée appartenant à la famille ou au groupe ethnique ou religieux. Ainsi les objets établissent les liens entre l’individu, sa famille, son groupe d’appartenance et médiatisent leurs relations sociales et culturelles en diachronie. Les objets servent comme lieu de mémoire et la préserve de disparition.

 

 

 

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WITA, B. le, Ni vue ni connue. Approche ethnographique de la culture bourgeoise, Ed. de Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1988

 

 

 

LISTE DE INTERWIEVES CITES :

Yvette A. (Y. A.) : D’origine juive, 83 ans, bibliothécaire en retraite.

Rouska N. (R. N.) : D’origine de Bulgare de Thrace Egéenne, 78 ans, couturière en retraite.  

Izabel S. (I. S.) :  D’origine arménienne, 42 ans, institutrice (à l’interview participe son mari ).

Elli K. (E. K.) : Bulgare mariée à l’Arménien, 26 ans, maîtresse.

Anuchka I. (A. I.) : D’origine arménienne mariée au Bulgare, 29 ans, comptable.

Antoinetta T. (A. T.) : Bulgare mariée à l’Arménien, 65 ans, architecte.

Irina Sh. (I. Sh.) : D’origine juive mariée au Bulgare, 42 ans, professeur.  

Zia A. (Z. A.) : D’origine arménienne, 45 ans, pharmacienne (à l’interview participe son mari ).

Danniella K. (D. K.) : D’origine juive, 83 ans, maîtresse.

Kostadinka M. (K. M.) : D’origine de Bulgare de Thrace Egéenne, 68 ans, infirmière en retraite.